25 Décembre 2010

 

Joyeux Noël:

 

img_Nativite_GIOTTOPas d’Iphone 4, de Playstation 3, de téléviseur 3D, de parfum de marque ou d’abus de nourriture et de spiritueux. Juste un enfant né dans le dénuement d’une étable; le fils de Dieu envoyé pour le rachat des péchés des hommes. Aussitôt, anges, rois et hommes du peuple se sentirent attirés par cette humble  présence. En leur apportant de l’or, les Rois Mages reconnurent sa royauté, de l’encens pour célébrer sa divinité et de la myrrhe pour glorifier son incarnation; pour s’être abaisser jusqu’à notre nature humaine; amour infini de Dieu pour sa créature. La valeur de ces présents s’effacent devant leurs symboles.

Ainsi la très Sainte Vierge Marie donna-t-elle naissance au Christ Roi:
Et il arriva, pendant qu’ils étaient là, que les jours où elle devait accoucher s’accomplirent;  et elle mit au monde son fils premier-né, et l’emmaillota, et le coucha dans la crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie. Et il y avait dans la même contrée des bergers demeurant aux champs, et gardant leur troupeau durant les veilles de la nuit. Et voici, un ange du *Seigneur se trouva avec eux, et la gloire du Seigneur resplendit autour d’eux; et ils furent saisis d’une fort grande peur. Et l’ange leur dit: N’ayez point de peur, car voici, je vous annonce un grand sujet de joie qui sera pour tout le peuple; car aujourd’hui, dans la cité de David, vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur.

*

Je conserve dans mes tiroirs quelques manuscrits. Loin des prophéties et des jours sombres qui s’avancent, voici un conte dont le titre est “Ils étaient trois Petits Enfants”.

Un Joyeux temps de Noël et que chacun garde en mémoire sa réelle signification.

Claude d’Elendil.

*

ILS ETAIENT TROIS PETITS ENFANTS:

L’année tirait sur sa fin et tous s’accordaient pour dire que cela avait été une belle et bonne année. Le bon roi Charles Léonte Adélard Stanislas avait su préserver le Royaume des guerres, épidémies, famines; et les mendiants, brigands et autres coupe-bourses qui peuplaient villes et campagnes lors des temps de misère, avaient été, semblait-il aux bonnes gens de Wetteren, moins nombreux qu’à l’habitude. Pour ce qui était  impôts et charges déjà si pesants, tout allait pour le mieux; l’année passée n’en avait pas vu de nouveaux, quant aux anciens, ils n’avaient pas été augmentés.
Aussi chacun pouvait-il se préparer joyeusement pour la Fête car, la petite ville du Duché de Poperinge s’apprêtait, comme toutes les villes et villages du Royaume,  à célébrer la Noël.

Dès le matin, en ouvrant fenêtres et volets, les habitants de la contrée avaient pu découvrir de gros flocons de neige qui laissaient présager un beau Noël blanc. Durant tout le jour, chaudrons et marmites avaient été vigoureusement astiqués afin d’accueillir les soupes et plats des jours de réjouissances. Maisons riches ou humbles prenaient un air de fête.
Wetteren était une petite ville aux curieuses maisons de guingois qui atteignaient parfois trois ou quatre étages. Chacune avait une couleur particulière et les propriétaires, notables et riches commerçants de la ville, en tiraient grand orgueil. Bûcherons et paysans arrivés des forêts et campagnes alentours ne pouvaient qu’éprouver du respect en contemplant ces hautes maisons bourgeoises multicolores; moins cependant qu’envers l’imposant château de leur seigneur Wilhelm.

Dans le centre-ville, les maisons n’étaient pas construites d’un laid torchis indigne de commerçants et d’artisans dûment patentés, mais bâties de bonnes charpentes à gros chevrons. Les poutres épaisses des colombages qui apparaissaient sur les murs semblaient mettre les édifices à l’abri du temps et des intempéries pour plusieurs siècles. En cette époque d’allégresse, les étroites rues récemment empierrées étaient tout particulièrement animées et les habitants se saluaient en s’interpellant plus joyeusement qu’à l’accoutumée.

Le cordonnier Gilles plaisantait avec Jean le potier qui venait chercher ses belles chaussures neuves et le tisserand plein de bonhommie vantait ses plus belles pièces à l’apothicaire, au marchand d’épices et au repasseur de couteaux. Tout, du plus petit au plus grand étaient joyeux et il n’était pas une servante ou une cuisinière qui ne vienne admirer les boutiques de Noël sans pouvoir se détacher des brillantes vitrines; quitte à mettre en péril le repas de fête et la bonne humeur de leurs maîtres.
Un peu plus loin, tandis que le marchand de vin, derrière son comptoir, arborait une mine réjouie à la pensée des bénéfices qu’il pressentait exceptionnels, le boulanger pétrissait en chantant et le marteau du forgeron semblait jouer une mélodie harmonieuse en retentissant sur la grosse enclume.
Les boutiques et les échoppes affichaient des airs de liesse et les étals garnis donnaient à voir le plus beau des spectacles. Le marché résonnait de salutations joyeuses et regorgeait de senteurs délicieuses de victuailles.
Les ménagères chaudement vêtues s’affairaient sur la petite place qui abondait en fruits, légumes d’hiver, dindes, oies, canards, chapons, gâteaux et en tissus multicolores et précieux propres à tourner la tête des plus raisonnables et à entraîner les plus folles dépenses. Le bonheur se lisait sur tous les visages.
Ce moment tant attendu des enfants était celui de la magie de Noël, de ses mille feux et de la joie qu’il engendrait. C’était aussi celui des beaux habits, des lumières chaudes et des bons plats de viandes et de volailles qui rissolaient sur les grands feux des cuisines. En ce jour, tout paraissait si différent et tellement plus merveilleux !
Puis, la journée s’étant ainsi déroulée dans l’excitation et la liesse, était venu, au cœur de la nuit, le temps de la messe de minuit et de sa solennité. En l’église fortifiée deux fois centenaire s’était à nouveau déroulé le mystère de naissance Divine.
Tous, du plus grand au plus petit, ne pouvaient manquer d’être impressionnés par l’éclat de cet évènement rehaussé par la puissante architecture du bâtiment. Les murs épais, de bonne défense contre les attaques d’éventuels agresseurs, résonnaient encore des derniers échos d’un chant d’allégresse.
La messe célébrant la naissance de l’Enfant Jésus étant achevée, chacun rentra chez soi, bien emmitouflé et le nez rougi par le froid et l’immobilité, les yeux encore illuminés par les lumières et des dorures de la Crèche. La nuit verrait certainement geler plus d’une rivière, étang et éclater quelque cruche oubliée.

Alors que les bourgeois regagnaient leurs maisons afin d’y faire bonne lippée et que les vilains s’en allaient frileusement retrouver une chaumière en espérant que le feu de l’âtre ne soit pas éteint, le seigneur châtelain de Wetteren et autres lieux, richement vêtu de chaudes fourrures et de ses plus beaux atours, s’en retournait vers son château avec famille et pages de sa suite. Quant à ceux qui n’avaient ni feu ni logis, il était souhaitable qu’ils aient pu gagner les bonnes villes de Poperinge ou de Hondschoote, distantes de quelques lieues, afin d’y trouver asile et de fuir le froid et les loups affamés qui rôdaient.

Wetteren comptait deux auberges: La première et la plus ancienne était celle qui avait pour enseigne "A la Quintaine" et se trouvait aux abords de la ville, plus précisément dans le contrebas de la rue qui portait le même nom. Hélas pour ses habitants, la rue de la Quintaine était maintenant plus connue sous le nom de rue de l’Enfer.
Ce nom lui avait été donné depuis que les moines bénédictins de l’abbaye de Wetteren sur Aalst avaient décidé de fonder une léproserie dans une forêt leur appartenant. Ceci afin de donner un digne refuge aux victimes de la terrible maladie.
Les lépreux se déplaçaient peu et leurs rares occasions de sortie ne les menaient qu’à l’Oratoire de la Colombe, réputé miraculeux. Une légende voulait en effet que St Barnabé, atteint de bien des maux – dont le haut mal et la lèpre – à forces d’espérance et de prières à la Vierge, vit ses peines subitement guéries alors qu’au même instant une gentille colombe miraculeuse se posait sur son épaule.
Pour s’y rendre, les pauvres hères avaient pris coutume d’emprunter la rue de la Quintaine qui était le plus court chemin pour se rendre de la léproserie, perdue au milieu de la forêt, à l’Oratoire.
Devant le bruit sinistre des crécelles que les lépreux faisaient tristement résonner sur leur passage, chacun s’enfuyait et s’enfermait à l’approche des terribles encapuchonnés.
La rue de la Quintaine, autrefois si peuplée, s’était ainsi rapidement vidée et l’auberge, pour le plus grand désespoir de son brave homme de propriétaire qu’était Maître Egidius, avait commencé de péricliter. La grande enseigne de l’établissement, que tous désignaient à présent comme l’auberge de l’enfer, avait perdu ses belles couleurs et le ménage de la grande salle laissait désormais fortement à désirer.

S’il se désolait bien-sûr de voir décliner son commerce, Maître Egidius ne pouvait se résoudre à faire appel au seigneur de Wetteren, au prévôt royal de Poperinge ou à déposer plainte auprès de l’abbaye des bons bénédictins afin de faire interdire la rue de la Quintaine aux lépreux. Aussi se lamentait-il en songeant à ce qu’avait été sa belle auberge, aujourd’hui désertée. Un malheur n’arrivant jamais seul, il devait à présent courber le dos devant sa femme, autrefois accorte aubergiste, aujourd’hui  acariâtre à force de peines et de déconvenues.

Non loin de là, à l’emblème du Maillet d’Or", la seconde auberge située rue des Quatre Voleurs, l’animation était en tous points différente. Le propriétaire, maître Zwentibold prospérait en embonpoint et en écus à mesure que maître Egidius dépérissait.
Or, en ce soir de Noël, Le Maillet d’Or ne désemplissait pas et loin dans la rue on entendait les rires et les chants accompagnés d’airs entraînants. L’on veillerait tard cette nuit.
A l’écart de la chaleur amicale et festive, les rues froides et enneigées luisaient sous un ciel dégagé. Dans les rues désertées, rien ne bougeait. Enfin, presque rien…

Ombre frêle, un enfant sorti de nulle part observait les lumières chantantes et dansantes de l’Auberge du Maillet d’Or. Malgré les murs épais et les portes closes, il percevait la rumeur des bruyantes conversations.
La première chose qu’il aperçut au travers des petits carreaux losangés de rouge et de vert, fut la grande lumière dispensée par les deux âtres et les heureuses tablées où des clients faisaient mangeaille et large ripaille. A la lueur des chandelles, les ombres des convives se découpaient, gigantesques, sur les murs de la grande salle.
C’était un enfant de douze ou treize ans qui se tenait là, immobile, près de la fenêtre illuminée. Seul et tremblant dans ses vêtements percés et ses mauvais sabots chargés de neige, il regardait avec des yeux plein d’espoir les tables où s’amoncelaient les plats les plus succulents et, surtout, les plus chauds. Une bourrasque glacée souleva des mèches brunes qui dépassaient de sa capuche.
Paraissant enfin se décider, il se dirigea prudemment vers la porte au moment précis ou celle-ci s’ouvrait pour laisser passer un gros homme à la face rubiconde. Celui-ci riait, titubait et arborait une énorme moustache rousse surmontée d’un nez porcin.
L’évitant de justesse, il se glissa dans la grande salle enfumée. Le garçon découvrit alors les visages tour à tour fins de troubadours égayant la fête de leurs chants, s’accompagnant de leurs luths et cromornes, de femmes souriantes et d’hommes aux trognes empourprées par le bon vin et la chaleur dispensés par les âtres ronflants. Soudain, un air de vielle naquit du fond de la salle et une mélopée s’éleva, célébrant les saisons et les amours perdus d’un jeune seigneur parti guerroyer.
Un peu étourdi par la chaleur, les odeurs délicieuses et l’incessant va et vient des marmitons et des servantes portant plats et cruchons, c’est à peine si le garçon entendit la voix qui l’apostrophait:
– Que viens-tu faire ici, petit gueux ? Que cherches-tu donc ?
Détournant son regard du mouvement perpétuel des plats, il découvrit un homme qui, bien campé sur ses deux jambes, les poings sur les hanches, le toisait sans aménité. Enlevant sa grande toque blanche, emblème de son autorité, l’homme essuya d’un revers de main son visage ruisselant de graisse et de sueur. Otant brusquement sa capuche, le garçon révéla un visage aux traits réguliers bordé par des cheveux un peu fous. Ses yeux d’un brun très soutenu, semblèrent un instant chercher quelque secours parmi les clients attablés mais n’ découvrit qu’indifférence. Il s’inclina humblement.
– S’il vous plaît maître aubergiste, murmura-t-il… La charité… un bol de soupe.
– Ah ça ! S’exclama le maître queux – Par tous les diables ! Pas de mendiant chez moi ! Surtout un jour comme aujourd’hui ! File d’ici avant que je ne me fâche ! Vagabond,  détrousseur d’honnêtes gens ! Retourne donc chez tes croquants de parents si tu en as !
– Juste un peu de pain, s’il vous plaît, insista timidement l’enfant. J’ai si faim et il fait si froid… Pour l’amour de Dieu !
– Dieu n’a rien à voir dans tout cela ! Allez ! réitéra maître Zwentibold, file ! Je ne te le dirais pas deux fois. Pas de traine-misère dans notre auberge. Va-t-en ! Tu finirais par nous porter malheur !
Quelques convives, mollement attablés, avaient remarqué l’incident et le contemplaient en esquissant un sourire embrumé par les libations. L’enfant était condamné au froid et à la nuit.

Retrouvant le froid glacial, l’enfant secoua vigoureusement ses sabots encore enneigés et s’éloigna de quelques pas. Délaissant la bonne chaleur dont ses joues rougies gardaient encore le souvenir, il entreprit de contourner l’auberge afin de trouver les cuisines. Rencognées dans l’ombre de la nuit, immobiles, deux petites formes silencieuses le suivaient du regard.
Le froid se faisait plus vif et commençait à mordre ses membres et à engourdir ses extrémités. Hésitant un instant devant une ruelle sombre qui aurait été certainement sale si elle n’avait été recouverte de neige, il tressaillit en entendant le lointain hurlement d’un loup. Le sol cristallin crissait sous ses pas.
Ignorant les deux ombres qui le suivaient, l’enfant s’engagea prudemment dans l’impasse et finit par apercevoir un rai de lumière provenant d’une porte entrebâillée. S’en approchant, il y glissa craintivement un regard et vit une femme écarlate et rebondie aller d’un fourneau à l’autre en houspillant sèchement cuisiniers, servantes et marmitons. Ses deux petits yeux très noirs plantés comme des clous dans son visage poupin semblaient mentalement convertir en pièces d’or chaque commande. Maîtresse Zwentibold pressentait des bénéfices qui s’annonçaient importants mais que son insatiable avidité jugeait toujours insuffisants. Il en fallait encore, encore et encore !
Là aussi, l’incessant va et vient des plats créait un ballet merveilleux et, tandis qu’une oie parée comme une mariée quittait la cuisine fièrement portée par deux cuisiniers, un jeune marmiton rapportait un plat garni d’une énorme carcasse de chapon qui ferait, une fois jetée dans l’arrière-cour, le bonheur des chiens affamés ou des loups s’il osaient s’aventurer dans la cité.
Personne n’avait encore remarqué sa présence et le garçon n’avait de cesse de s’émerveiller devant tant de belles et bonnes choses. A côté des grands chenets brillants qui soutenaient une multitude de broches garnies de volailles, reposait une grande marmite en cuivre d’où s’échappait de délicieuses senteurs de soupe de viande et de boudins aromatisée au romarin.
Sur les murs, des casseroles et des petites marmites, elles aussi en cuivre brillant, reflétaient mille lumières qui semblaient les faire danser au gré des flammes. Sur les étals et les tables, des rangées de couteaux, broches et ustensiles bizarres attendaient le moment de couper et d’embrocher les chairs tendres, chaudes et ruisselantes. Plus loin, de grosses bassines fumantes trônaient sur d’imposantes barres de métal posées sur le rebord d’un âtre. Dans un beau plat brillant, une longe de chevreuil luisait, frémissante, dans une sauce à éveiller l’appétit d’une pierre. Les couverts et les piles d’assiettes d’étain étaient bien disposés sur une grande table encore humide d’un solide nettoyage.

Son odorat s’affinant, l’enfant perçut une bonne odeur de truffes qui s’élevait d’un plat qu’il ne pouvait identifier mais qui lui mit l’eau à la bouche. Soudain, des senteurs d’épices s’échappant de boites de différentes grandeurs soigneusement rangées sur une étagère, vinrent se mêler aux odeurs suaves des plats, les submergèrent puis disparurent tout aussi rapidement pour laisser place à celles de rôtis accompagnés de leurs sauces. Tout cela sentait bon la fête de Noël.
Un peu plus loin, posés sur une planche à découper, quelques faisans et autres poulardes attendaient d’être embrochées. Tout en ce lieu suggérait des agapes dont les clients se souviendraient longtemps.
Ses yeux se posèrent sur une table à gibier où avaient été déposées d’imposantes pièces de sanglier. Le dessus, d’un marbre rouge magnifique, se confondait avec quelques gouttes de sang échappées d’une énorme hure.
Partout l’on s’affairait. Un cuisinier sortait d’un grand four brûlant des pâtés aux croûtes dorées et les mettait avec mille précautions dans de grands plats brillants. Deux servantes finissaient de préparer des tourtières et des poissonnières et les posaient prés de pichets du bon vin de Veurne qui enchanterait les yeux avant de ravir le gosier. Les marmitons suaient en croulant sous le poids des plats et de la chaleur. Une odeur de vin aromatisé vint se mêler à celui des succulentes sauces mordorées. Son estomac se serrait et la tête lui tourna tout à coup  en contemplant ces merveilles.
– Encore toi ! rugit soudain un homme qu’il ne vit pas immédiatement mais dont il reconnut le timbre. Fiche moi le camp d’ici !
A peine avait-il esquissé un mouvement de retraite qu’il se sentit poussé sans ménagement vers la nuit et entendit la porte se refermer violemment derrière lui. Trébuchant, l’enfant tomba à la renverse, sans bruit et resta, quelques instants, immobile sur l’étendue immaculée. La mine triste mais ne reflétant nulle colère, il se releva et fît tomber d’un geste la couche de neige accroché à son manteau. Relevant son col, il secoua à nouveau ses sabots et s’enfonça dans la nuit… Discrètes et fidèles, les deux formes  le suivirent sans bruit.

Il lui semblait, après avoir contemplé tous ces enchantements, qu’il n’avait jamais eu aussi faim. Il soupira. Ce n’était pas la première fois qu’il était chassé et il ne connaissait que trop les bousculades et les rudoiements qui étaient adressés aux mendiants. Ne voulant pas perdre espoir, le garçon continuait à espérer qu’un jour arriverait où il n’aurait plus jamais faim ni froid. Levant les yeux, il découvrit le firmament très pur mais ourlé de lourds nuages livides. Dans l’espace de ciel intact, autour d’une lune d’argent complice, scintillaient des myriades de petits points brillants, tels de lointaines promesses.
Poursuivant son invisible chemin, le garçon voyait de loin en loin, au gré des volets plus ou moins clos, des familles festoyer et son sentiment de terrible solitude se fît plus fort. S’arrêtant, il hésita longuement devant une porte d’où fusaient des exclamations joyeuses. Il savait ce que signifiait une nuit d’hiver sans nourriture et sans logis pour le vagabond ou le voyageur sans abri. Il renonça à saisir le heurtoir de bronze ornant la porte et reprit sa marche.

Où allait-il ? Qui était cet enfant inconnu qui cheminait par une froide nuit de Noël ? Qui étaient ces petites silhouettes qui le suivaient en demeurant cachées ? Connaître leurs identités importait-il davantage que la faim qui les tenaillait ? Les réponses viendraient en leur temps.
Obliquant et cheminant dans l’obscurité, sa marche silencieuse l’avait mené dans une rue plus sombre et presque inquiétante de solitude. Isolé et à demi perdu au fond d’une cour, se tenait un bâtiment à l’aspect hostile. Ses fenêtres sans volets ne diffusaient que la faible lumière dispensée par quelques chandelles de suif. Malgré la nuit, l’enfant nota l’enseigne constituée par un personnage tenant une épée d’une main et un bouclier de l’autre, suspendue au dessus de la porte. De belles lettres jadis dorées indiquaient à l’improbable passant qu’il se trouvait devant l’entrée de l’Auberge de la Quintaine. Il se reprit, malgré le peu de lumière qui perçait au travers des carreaux, à espérer.
Posant la main sur le loquet, il poussa la grosse porte de chêne qui s’effaça dans un grincement sinistre. L’intérieur triste et rance n’était peuplé que par trois hommes taciturnes et de pauvre mine attablés autour d’une bouteille de vin. Quelques chandelles et deux torches disposées aux deux extrémités de la salle dispensaient une faible lumière rougeoyante qui s’efforçait en vain de réchauffer et d’égayer les buveurs. Franchissant le seuil, le garçon referma la porte derrière lui. Plongés dans leurs sombres pensées, les sinistres convives ne levèrent pas la tête à son approche, continuant à fixer les reflets de leurs verres et à murmurer des paroles empreintes de résignation. Après un instant d’hésitation et d’observation, l’enfant se dirigea vers un petit couloir d’où filtrait une lumière plus vive.
Marchant sans bruit, il emprunta le couloir éclairé par trois lampes à huile et écarta à demi l’étoffe d’un rideau dissimulant une petite cuisine sans attrait. Celle-ci ne pouvait être comparée avec celle, regorgeant de chaleur et l’abondance, de l’auberge du Maillet d’Or. Pas de cuivres étincelants où mijotaient des volailles et des gibiers finement aromatisés. Pas de marmitons affairés autour de pâtés dorés et de poissons innombrables et succulents. Seulement une femme assise sur un tabouret, lavant à grand renfort de savon deux enfants, un garçon et une fille, de six ou sept ans qui riaient en s’aspergeant dans un grand baquet. Non loin de là, une cheminée, où une petite marmite répandait un bon fumet de soupe, donnait assez de chaleur pour éviter aux petits de frissonner. Une bonne odeur de pain de froment s’élevait de l’unique four allumé.
– Oh, regarde Nanou ! dit le plus jeune en montrant l’intrus du doigt. Regarde, là !
Se retournant, le visage rose et joufflu de la femme en sabots se fit tout à coup soucieux. Son front se barra d’un pli.
– Que veux-tu petit ? demanda-t-elle d’un ton bourru sans pour autant cesser de frotter les deux petits.
– J’ai froid, madame, et j’ai faim aussi, implora l’enfant. A manger, madame… Juste un peu à manger…
S’interrompant un instant, la nourrice le détailla plus attentivement. Elle avait toujours aimé les enfants et son cœur se serra en observant le visage d’écureuil du petit mendiant dont la vie dépendait quotidiennement de la charité d’autrui. Quel âge avait-il ? Dix ou douze ans, guère plus. Son visage rougi par le gel ne semblait pas encore marqué par le malheur.
– D’où viens-tu donc à cette heure ? N’as-tu point de maison pour t’abriter ou de parents pour te nourrir et te chauffer ?
-…
– Tu as perdu ta langue ? Comment t’appelles-tu au moins ?
-…
– Serais-tu muet ?
– Oh non, madame !
– A la bonne heure ! Tu ne veux rien me dire ?… Libre à toi, garde tes secrets… Si ce n’est pas malheureux de voir ça, songea-t-elle… et un soir de Noël en plus !
Devant la mine du petit inconnu et son immobilité transie, elle préféra ne pas insister et entreprit de sécher énergiquement les deux enfants qui avaient abandonné leur baquet et sautillaient sur place en observant le nouveau venu avec curiosité.
– Avance-toi un peu par ici, finit-elle par reprendre, et défait ton manteau. Mets-toi donc près du feu, tu es gelé !
"Nanou" avait enveloppé les deux petits avec un grand drap et les avait rapproché de la cheminée afin qu’ils ne prennent pas froid.
– Dis, qui c’est Nanou ? finit par demander le garçon.
– Quelqu’un qui au retour de la messe de minuit ne s’est pas dépêché d’aller se traîner dans la cave comme deux sauvages que je connais et que je suis obligée de laver alors que la minuit est passée ! Vos parents vont vous chanter pouilles et en fait de présents, vous pourriez bien recevoir la visite du méchant chien qui pue !
Le petit inconnu qui se tenait toujours immobile au milieu de la pièce vit le frère et la sœur échanger un regard complice. Ils voulaient bien croire en l’existence de Saint-Nicolas mais n’avaient plus peur du croquemitaine.
– Mais on jouait Nanou ! crut néanmoins bon de se justifier l’aîné … On jouait à chercher le trésor des Rois Mages comme on nous a dit tout à l’heure !
– Je doute que Monsieur le Curé vous ait jamais dit d’aller chercher le trésor des bons rois Gaspard, Melchior et Balthazar dans la cave de Maître Egidius, votre père, et de vous couvrir de tourbe et de toiles d’araignées !
– Mais, on voulait juste voir…
La femme interrompît les protestations indignées pour s’adresser au nouveau venu:
– Tiens mon garçon, il y a un peu de pain sur cette table. Prends-le en attendant que je te donne de la soupe.
Les mains de l’enfant agrippèrent avidement le morceau de pain qui lui avait été désigné…

– Nanette, Nanette ! Mais où es-tu passée ?
Un brouhaha s’éleva depuis la salle. Faisant irruption dans la cuisine apparut soudain une petite femme nerveuse qui avait revêtu ses meilleurs atours de bourgeoise. Les petits, soigneusement récurés et habillés ne pipaient mot.
– Nanette ! s’écria la femme, où étais-tu ? Les enfants sont-ils propres ?
Maîtresse Egidius jeta un regard faussement courroucé à sa progéniture.
– Vous deux, vous mériteriez d’aller prendre votre repas dans la cave !
Mais déjà son esprit se détournait vers d’autres soucis domestiques.
– Et où est passé ce bon à rien de Jeannou ? Le repas ne sera jamais prêt !
– Je l’ignore, maîtresse. Je croyais qu’il préparait le souper de la Noël avec Marguerite…
– Ce bon à rien à disparu depuis dix bonnes minutes ! grinça Maîtresse Egidius avec agacement. Il a de plus laissé Marguerite seule. La pauvre fille tourne en rond et ne fait, comme d’habitude, que des bêtises ! Et les clients, enfin …, ces trois hommes aux allures de brigands qui buvaient dans la salle… ont-ils au moins payé leur vin ?
Devant la mine d’ignorance de la nourrice, sa mauvaise humeur redoubla:
– Non, naturellement ! Ils sont partis sans payer ! Et celui là, qui est-ce ? s’exclama-t-elle en jetant sur l’enfant un regard exaspéré.
– C’est un pauvre petit qui mourait de faim, maîtresse…Alors j’ai cru que…
– Un petit gueux affamé maintenant ! Nous voila beaux ! Comme si ces lépreux qui nous déshonorent et nous ruinent ne suffisaient pas ! Voila ce que nous sommes devenus ! Un asile de pouilleux ! Un hôpital ! Ma pauvre mère m’avait bien averti qu’être aubergiste était le dernier des métiers !… Que ne l’ai-je écoutée !

Attiré par ces plaintes amères et bruyantes, un grand dadais au visage pâle et à la chevelure aussi rousse qu’ébouriffée, accourait. Maître Egidius, plus calme, le suivait de peu. S’il avait lui aussi revêtu ses plus beaux habits, le cabaretier se lamentait intérieurement à la perspective d’une nouvelle et orageuse confrontation avec son épouse. Son commerce déserté et le caractère difficile de maîtresse Egidius lui étaient des soucis qui ne quittaient plus guère son esprit. Replet, la mine rendue grave par les soucis quotidiens, il se résigna à subir mille nouveaux reproches. Ce n’était pas encore aujourd’hui que livres sonnantes et sols trébuchants viendraient s’entasser en tintant dans son escarcelle et ramèneraient la paix dans ses comptes et son ménage.
– Hé bien, hé bien, dit-il, que se passe-t-il ici ? Pourquoi pareil vacarme ?
Maîtresse Egidius qui avait jadis été une femme patiente et affectueuse pour ses enfants et ses servantes, fulminait à présent contre toute la maisonnée.
– Il se passe ! Il se passe ! s’emporta-t-elle les poings vissés sur les hanches. Il se passe que cette auberge est devenue un refuge pour mendiants et paresseux ! Les enfants n’en font qu’à leur tête ! Les clients s’en vont sans payer ! Nanette, cette misérable, s’exclama-t-elle en pointant rageusement du doigt la pauvre nourrice… Cette misérable fait venir chez nous et nourrit à nos dépens des miséreux certainement infestés de poux. Quant à ton idiot de marmiton, il disparaît alors qu’on a besoin de lui pour préparer le repas. Comme si nous n’avions pas assez de misère comme cela !
– Mais, maîtresse !… S’indigna mollement le marmiton en ouvrant de grands yeux.
– Oh ! reprit-elle en se transformant brusquement en fontaine à sanglots, comme je suis malheureuse !
– Voilà bien des cris pour peu de choses, murmura l’aubergiste en serrant sa femme contre lui pour tenter de l’apaiser. C’est à moi que les trois clients ont payé leurs verres. Pour Jeannou, je lui ai demandé d’aller chercher du bois dans la remise. Quant à Nanette – il regarda alternativement l’enfant et la nourrice – elle a bien fait. Nous sommes le soir de Noël et nous devons nous rappeler que notre Seigneur le Christ a dû naître sur la paille d’une étable faute de place à l’auberge. Il ne sera pas dit que nous avons chassé un pauvre qui avait faim et froid.
Observant la mine excédée de son épouse, l’aubergiste lui dédia un sourire qui se voulait rassurant.
– Allons souper. Jeannou, va mettre en place les volets et barrer la porte d’entrée. Marguerite doit nous attendre à l’étage et va commencer à servir… Nanette, occupez-vous des enfants et joignez-vous à nous. Fêtons dignement la naissance du Sauveur et gardons en nos cœurs l’esprit de Noël.
Le maître de céans entoura d’un bras consolateur les épaules de maîtresse Egidius et se dirigea vers la porte. Voyant leur mère encore toute secouée par les pleurs, les deux petits s’approchèrent en silence.
La femme qui l’instant d’avant paraissait terrassée par l’abattement se dégagea de l’étreinte. Séchant ses larmes, rajustant sa coiffe et lissant sa robe, elle fit face au garçon inconnu qui avait silencieusement observé la scène.
– Aimes-tu les crêpes ?
Un souvenir lointain parut s’éveiller dans la mémoire de l’enfant et son regard se chargea d’émotion.
– Oh oui, madame !
Maîtresse Egidius esquissa un pauvre sourire. Les sages paroles de son mari semblaient l’avoir apaisée et provoqué chez elle un heureux changement.
– Alors, prends place à cette table fit-elle avec douceur… Nanette, donne-lui à manger quelque chose de chaud pour commencer. Il doit rester de la pâte à crêpes de midi. Fais-lui-en sauter quelques-unes puis trouve-lui un endroit où dormir.

*

Une fois les enfants de Maître Egidius couchés, oubliant sa fatigue, la nourrice avait regagné la cuisine pour jeter une poignée de copeaux dans l’âtre et y ajouter quelques bûchettes de charme. Le foyer dispensait à présent une lumière claire et vive.
L’enfant avait perdu cette attitude transie qu’il avait en entrant et appréciait pleinement mais silencieusement les choses simples qui lui étaient offertes: La chaleur d’un feu et un grand bol de soupe.
– Alors, elle est bonne ma soupe aux légumes ? demanda Nanou.
– Oh, on adore ça !
Le regard de la nourrice se fit tout à coup méfiant.
– Qu’entends-tu par "on" ?
– …Je voulais dire… mes frères et moi…
– Ah ça ! Première nouvelle ! Et où sont-ils tes frères ?
– Ils sont restés dehors… ils attendent.
La nourrice posa ses poings sur ses hanches et le considéra avec sagacité.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? fit-elle avec une indignation non feinte. Est-ce la vérité vraie ou est-ce quelque mauvais tour que tu nous prépares ?
Voyant l’enfant opiner lentement du chef, elle renchérit.
– Vous êtes donc orphelins pour courir de par les routes tes frères et toi ? Et tu t’es bien gardé de le dire plus tôt de peur de te voir fermer la porte au nez !
Renonçant à se fâcher, Nanou lui adressa un regard indulgent.
-  Bon… je me ferai peut-être attraper mais, allez… Qu’attends-tu pour les faire venir ? Dehors il gèle à pierre fendre ! Allez… Dépêche-toi ! Va les chercher !
Un grand sourire illumina soudain le visage de l’enfant. Bondissant du tabouret où il avait pris place, il disparut en faisant voler le rideau de la cuisine.

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La nourrice qui avait accepté d’encourir les foudres de ses maîtres avait elle-même ôté la lourde barre de chêne qui verrouillait la porte d’entrée de l’auberge. A peine avait-elle entrouvert le battant qu’elle avait vu se profiler les deux petites silhouettes annoncées. Ses regrets et craintes s’étaient envolés en détaillant ces nouveaux visages d’enfants qui, à peine entrés, reprenaient rapidement de bonnes couleurs. Déplorant leurs tailles trop fines, la nourrice les conduisit d’autorité vers la cuisine, les débarrassa de leurs capuchons, leur désigna des sièges et leur servit de larges assiettes de soupe. Déposant un grand pain à croûte dorée sur la table, elle les considéra à son aise.
Le premier des nouveaux venus avait déclaré s’appeler Jean et paraissait le plus âgé. Nanou détailla ses cheveux frisés un peu fous et découvrit qu’il possédait, une fois son premier bol de soupe avalé, un très beau sourire.
Le deuxième garçon, sans doute le plus jeune, se nommait Pierre. De taille moyenne, ses cheveux châtains auraient mérité d’être mieux peignés. Il aurait pu faire un gentil page s’il n’avait été vêtu de si pauvres habits.
Quant au troisième, il avait un visage aimable mais un peu triste où brillait un regard lumineux. Sans doute par timidité, il ne s’était pas encore nommé.
Leurs yeux à tous trois avaient un éclat étrange qui les faisait paraître plus âgés. Observant la nourrice avec franchise et beaucoup d’espoir, Jean dit tout à coup.
– Merci madame ! Ce que c’est bon !
La mine sage et réfléchie, les garçons regardaient sans mot dire la nourrice remplir une nouvelle fois les trois assiettes de soupe.
Après y avoir fait honneur et englouti deux belles miches de pains, les trois enfants l’aidèrent à la préparation et à la cuisson des crêpes.

Assis prés du feu, ils finissaient de dévorer sans bruit les belles crêpes dorées qui s’entassaient, encore fumantes dans le grand plat d’étain. La joie d’avoir fait sauter les galettes de farine de froment et de lait dans la poêle chaude pouvait encore se lire sur leurs visages. Un pichet, pris dans un grand placard, avait agrémenté d’une légère piquette de pommes la providentielle collation.
Les frères parlaient peu et le silence n’était interrompu que par le murmure parfois crépitant du feu ou le simple soupir d’un souffle de vent venant mourir contre les carreaux. Au loin, une chouette hulula.
La minuit était déjà passée et la brave femme avait abandonné l’idée de partager le repas de ses maîtres. Etait-il vraiment si important de faire bombance alors que des enfants sans feu ni lieu avaient besoin d’elle ? Brusquement, tous les regards furent attirés par un froissement d’étoffe en provenance de l’unique entrée de la cuisine. Dans l’encadrement, les deux enfants de l’aubergiste, toujours quelque peu intrigués par ces présences inconnues, se tenaient à demi dissimulés par le rideau.
– Eh bien ! Que n’êtes-vous au chaud dans votre lit ? Que faites-vous là, vous deux ?
-… Nanou… répondit la petite Margaux. On voulait… En fait, on n’a pas très sommeil et tu n’es pas venue nous raconter une histoire ce soir…
– Et vos parents… Savent-ils que vous n’êtes pas couchés ?
-… Non, poursuivit son frère Guillaume… Enfin, je ne crois pas… Notre père nous a dit de dormir. Alors on a essayé mais on ne peut pas…
Voyant qu’ils tremblaient de froid dans leur chemise de nuit, Nanou renonça à les gronder et leur fît signe d’approcher.  Les petits, qui avaient l’habitude d’être dorlotés, vinrent naturellement se nicher dans son giron. Margaux se cala sur ses genoux, quant à Guillaume, après avoir attrapé au passage un restant de crêpe oublié, il vint se blottir près de l’âtre, sur l’un des capuchons des visiteurs qui avait glissé sur le sol.
A peine étaient-ils confortablement installés auprès du foyer que les trois jeunes inconnus entreprirent de leur raconter des histoires belles et merveilleuses où il était question de la naissance du fils de Dieu et du miracle quotidien de la vie. Dès qu’ils parlaient, nul ne se souciait plus du froid qui rôdait alentour et les heures passèrent comme dans un rêve étrange. Il ne serait venu à l’esprit de personne de s’excuser en faisant remarquer l’heure tardive et en annonçant que le temps du sommeil était venu. Nanou elle-même, personne fort raisonnable, ne pouvait se résoudre à rompre le charme qui avait envahi la petite assemblée.
Cela aurait duré jusqu’au petit jour – quoi que ce dernier ne fut plus si loin – si un événement pour le moins inattendu n’était survenu. Des coups violents frappés à la porte de l’auberge, retentirent dans toute la maisonnée. Ayant ordonné aux enfants de ne pas bouger, la nourrice sortit de la cuisine et vint s’enquérir des raisons du vacarme.
Trop tourmenté pour avoir un sommeil paisible, Maître Pierre, en chemise de nuit et bonnet de laine, s’était éveillé dès les premiers coups frappés et enfilait déjà ses chaussons. Il alluma une chandelle puis, sans prendre le temps de se vêtir plus chaudement, dévala l’escalier d’un air un peu égaré. Il aperçut Nanou qui se tenait derrière la porte d’où venait le tapage.
– Hein ? Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? balbutia-t-il. On nous attaque ! Au meurtre !
– Holà, aubergiste du diable ! cria-t-on brusquement à l’extérieur. Vas-tu ouvrir à la fin ou veux-tu nous laisser périr de faim et de froid ?
– Un client ? murmura enfin Nanou d’une voix incrédule. Voila qui est bien surprenant par un jour de Noël ! Ce ne serait pas plutôt des brigands ?
– Ils seraient alors bien mal renseignés et ne feraient que maigre butin, répondit l’aubergiste en se frottant les yeux. Mais tu me fais dire des bêtises ! Ouvre plutôt cette porte !
Cinq hommes emmitouflés jusqu’aux yeux, mais de bonne et riche apparence se tenaient sur le pas de porte. Derrière eux, leurs chevaux paraissaient épuisés par une longue chevauchée.
– Messeigneurs ! dit Maître Egidius en s’inclinant, l’aube commence juste à poindre et nous n’attendions personne… Mais entrez, entrez donc !
– Nous sommes les éclaireurs d’un grand prince et de sa suite, dit le plus grand des inconnus. La neige est si épaisse et la forêt si sombre que nous nous sommes tous égarés à la nuit tombée. Nous serions certainement morts de froid si nous n’avions pas aperçu une lumière provenant de ton auberge ! Deux d’entre nous sont déjà retournés pour avertir notre troupe.
– Mais, monseigneur geignit l’aubergiste, nos broches sont vides et nous n’avons que quelques viandes, trois ou quatre douzaines d’œufs et cinq malheureux poulets aussi craquants qu’un vieux parchemin…
– Bas qu’importe ! Mais ferme donc cette porte ma fille, dit le seigneur à la nourrice, tu vas tous nous faire périr ! Pour la nourriture, nous nous en contenterons en attendant que tu te réapprovisionnes. Et si ton auberge est confortable, nous resterons peut-être quelques jours ! Allez, va et fais diligence !
Toute la maisonnée fut aussitôt réveillée afin de préparer les chambres, allumer un grand feu dans l’âtre, astiquer les tables de la grande salle et de rallumer les fours de la cuisine. Un plat garni d’appétissantes petites saucisses – étonnamment découvertes sur une étagère – fut rapidement confectionné pour la plus grande joie des cavaliers qui avaient ôté leurs grands et chauds vêtements fourrés.

Sans qu’on y prêtât attention, les trois enfants s’étaient éclipsés. Bien qu’on ne connut jamais leurs véritables noms et qu’on ne les revit jamais, on parla beaucoup de ces trois petits inconnus qui s’étaient arrêtés, par une froide nuit de Noël, afin de  mendier un bol de soupe et un peu de pain.
Cela ne fut certainement pas étranger aux faits extraordinaires et inexplicables qui survinrent au même moment. Si l’Auberge de la Quintaine se mit à subitement regorger de clients, un autre événement, plus étonnant encore, vint secouer la petite communauté de Wetteren et le duché tout entier. Depuis ce matin là, plus aucun des lépreux vivant aux abords de l’abbaye ne passa par la rue dite de l’Enfer. Non qu’ils aient changé d’itinéraire ou qu’on leur ait interdit d’emprunter ce chemin pour se rendre à l’Oratoire de la Colombe, mais plus extraordinairement parce tous avaient été mystérieusement guéris dans la nuit.
Beaucoup furent ainsi amenés à s’interroger sur l’identité des trois garçons et sur l’influence qu’ils avaient pu exercer sur les événements de la nuit. Certains certifièrent que ce ne pouvait être qu’un miracle accompli par le Christ, Saint Pierre et Saint Jean; d’autres, bien qu’ayant haussé les épaules, passèrent plus souvent qu’à leur habitude prés de l’Oratoire de la Colombe qui connût désormais une grande affluence. Voyant que pèlerins et curieux commençaient d’affluer, le cardinal de Poperinge se déplaça avec toute sa suite afin de se rendre compte de l’émotion du peuple et d’enquêter discrètement sur la réalité des affirmations. Tous les miracles étaient possibles par une nuit de Noël.

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